Évolution des droits de douane entre les États-Unis et l'Inde : ce que les prestataires de services informatiques doivent savoir
La situation commerciale entre les États-Unis et l'Inde a évolué à deux reprises en l'espace de deux semaines. Le 6 février 2026, le président Trump a signé un décret supprimant le droit de douane punitif de 25 % que son administration avait imposé sur les produits indiens en raison des achats de pétrole russe, ramenant ainsi le taux effectif applicable aux importations indiennes de 50 % à 25 % dans le cadre d’un accord commercial provisoire. Deux semaines plus tard, la Cour suprême a rendu caduque l’ensemble du fondement juridique de cet accord-cadre.
Ce que révèlent les données
Le décret du 6 février revêtait une importance particulière en soi. M. Trump a évoqué l’engagement de l’Inde à cesser d’importer, directement ou indirectement, du pétrole de la Fédération de Russie, sa promesse d’acheter des produits énergétiques américains, ainsi qu’un cadre de coopération renforcée en matière de défense pour les dix prochaines années. La déclaration commune accompagnant ce décret prévoyait une nouvelle réduction, ramenant le taux effectif des droits de douane sur les marchandises indiennes à environ 18 % dans le cadre de ce qui a été présenté comme un accord bilatéral provisoire.
Ce chiffre de 18 % n'a pas tenu le coup jusqu'à la fin du mois. Le 20 février 2026, la Cour de cassation a rendu son arrêt dans l'affaire Learning Resources, Inc. c. Trump, estimant que l’IEEPA ne confère pas au président le pouvoir d’imposer des droits de douane. Cette décision a invalidé l’ensemble du dispositif des mesures commerciales fondées sur l’IEEPA, y compris le cadre de droits de douane réciproques qui visait spécifiquement l’Inde. Les droits de douane fondés sur l’IEEPA n’ont plus été perçus sur les marchandises importées pour la consommation à compter du 24 février 2026. Quelques heures seulement après cette décision, l’administration a changé de cap. Le président Trump a publié une proclamation en vertu de l’article 122 de la loi sur le commerce de 1974, imposant une surtaxe temporaire à l’importation de 10 % à l’encontre de tous les pays ; il a annoncé le lendemain qu’il porterait ce taux à 15 %, soit le maximum légal. Les mesures prévues à l’article 122 sont limitées à 150 jours et expireront le 24 juillet 2026, sauf prolongation par le Congrès.
Conséquence concrète : l’Inde n’est plus soumise à un régime tarifaire spécifique à son pays. Elle est désormais soumise à la même surtaxe globale de 10 à 15 % que pratiquement tous les autres partenaires commerciaux des États-Unis. Il s’agit d’une situation nettement différente du pic de 50 % atteint en août dernier, mais elle est également bien moins stable que ne le laissait entrevoir le cadre de l’accord bilatéral. Les négociateurs commerciaux indiens ont reporté leur visite à Washington, indiquant qu’elle serait programmée « une fois que chaque partie aura eu le temps d’évaluer les derniers développements et leurs implications ».
Tout au long de cette période, une catégorie d’exportations indiennes est restée structurellement à l’écart des mesures restrictives : les services informatiques et les services de connaissances. Les exportations de logiciels, l’externalisation des processus métier et les services professionnels sont classés dans le commerce des services, et non dans celui des marchandises. Le régime tarifaire applicable aux marchandises, qu’il soit fondé sur l’IEEPA ou sur l’article 122, ne les concerne pas. TCS, Infosys, Wipro, HCL Tech et leurs homologues n’exportent aucune marchandise physique vers des acheteurs américains. Ils exportent du code, des analyses et de la main-d’œuvre qualifiée, dont aucun élément ne franchit de frontière douanière.
L'ampleur des échanges transitant par ce canal de services permet de comprendre pourquoi cette exonération revêt une telle importance. Le secteur technologique indien devrait atteindre un chiffre d'affaires de 315,4 milliards de dollars au cours de l'exercice 2026, franchissant pour la première fois le cap des 300 milliards de dollars, tandis que les exportations technologiques devraient dépasser 246 milliards de dollars, soit une hausse de 5,6 % par rapport à l'exercice 2025. Selon le Rapport d'analyse de Wisemonk sur les services informatiques en Inde à l'horizon 2026, les États-Unis représentent 55 % de ces exportations en valeur, ce qui fait des échanges de services entre l'Inde et les acheteurs américains l'un des plus importants flux bilatéraux de services au monde. L'effectif total du secteur des technologies s'élève à 5,80 millions de personnes, le secteur ayant enregistré une création nette de 126 000 emplois pour la seule année fiscale 2025.
Ce que cela signifie
À ce stade, la question des droits de douane sur les marchandises relève davantage de l’instabilité que d’un taux fixe. Le chiffre de 18 % issu de l’accord provisoire est en suspens, tandis que les négociateurs commerciaux indiens se réorganisent et que l’autorité relevant de l’article 122 est confrontée à ses propres contestations juridiques. Vingt-quatre États ont intenté une action en justice en mars 2026 pour contester les droits de douane prévus par l’article 122, arguant que les conditions requises pour l’application de cette disposition ne sont actuellement pas réunies. Quoi qu’il en soit, le délai prévu par l’article 122 expire en juillet, à moins que le Congrès ne vote sa prolongation, ce qui est loin d’être certain.
Pour les fabricants, les exportateurs et les entreprises indiennes dont les chaînes d'approvisionnement dépendent des États-Unis, cette incertitude est bien réelle et rend difficile toute planification. Le textile, les pierres précieuses, les produits pharmaceutiques et l'assemblage électronique, secteurs qui ont été les plus durement touchés par la hausse des droits de douane de 2025, sont désormais confrontés à un régime susceptible d'évoluer à nouveau sous la pression juridique ou législative.
Pour les entreprises qui embauchent des travailleurs qualifiés indiens ou qui font appel à des services informatiques en provenance d’Inde, la situation est différente. L’exemption relative aux services n’est ni une subtilité technique ni une faille susceptible de faire l’objet d’une renégociation politique. Elle reflète une réalité structurelle liée à la manière dont le droit commercial international distingue les marchandises des services. L’Accord général sur le commerce des services de l’Organisation mondiale du commerce fonctionne de manière totalement distincte du régime applicable aux marchandises. Le pouvoir tarifaire exécutif américain, qu’il s’agisse de l’IEEPA ou de la section 122, s’applique aux importations physiques. Il ne régit pas la prestation transfrontalière de services. Cette distinction est durable, contrairement aux dispositions des accords bilatéraux.
Cette stabilité revêt une réelle importance lorsque l’on considère l’envergure des équipes indiennes. L’Inde accueille plus de 1 700 centres de compétences mondiaux (GCC) employant 1,9 million de professionnels, ces GCC affichant un taux de croissance annuel composé de 7 % entre les exercices 2020 et 2025. Il ne s’agit pas de relations avec des prestataires au sens traditionnel du terme. Il s’agit de fonctions d’ingénierie et de développement de produits intégrées au sein des structures d’entreprises mondiales, qui développent les mêmes produits que leurs homologues de Londres ou de New York, à un coût inférieur de 40 à 60 %. Selon Wisemonk, Analyse des investissements en Inde 2026 Selon ce rapport, plus de 90 % de ces centres fonctionnent désormais comme des pôles multifonctionnels couvrant les domaines de la technologie, des opérations et de l'ingénierie produit. Le Royaume-Uni, quant à lui, est le deuxième plus grand importateur de services informatiques indiens après les États-Unis, représentant environ 17 % des exportations de services en valeur, une relation qui s’est renforcée à chaque cycle tarifaire sans interruption.
Une organisation recrutement dans les domaines du développement logiciel et de l'ingénierie des données, les opérations financières ou l'assistance juridique fournies par des équipes indiennes s'inscrivent dans un volet des relations commerciales qui est resté remarquablement stable malgré 18 mois de fluctuations tarifaires. En revanche, la situation concernant les marchandises a connu des revirements, passant de 25 % à 50 %, puis de nouveau à 25 %, avant d'être soumise à l'article 122, le tout en l'espace d'un an. La situation des services, quant à elle, n’a pas évolué.
Que regarder ensuite ?
La question qui se pose immédiatement est de savoir si la surtaxe prévue à l’article 122 sera maintenue au-delà de son délai de 150 jours. La volonté du Congrès de la prolonger semble limitée, plusieurs députés républicains ayant déjà voté contre des mesures de prolongation des droits de douane en février. Si la section 122 expire en juillet sans qu’un vote du Congrès n’ait eu lieu, l’administration devra recourir aux dispositions de la section 301 ou de la section 232 pour maintenir tout droit de douane majoré sur les produits indiens, ces deux procédures nécessitant davantage de préparatifs administratifs.
L'accord commercial provisoire entre les États-Unis et l'Inde reste également inachevé. La délégation commerciale indienne a reporté sa visite à Washington à la suite de la décision relative à l'IEEPA, et le contexte des négociations a considérablement évolué. Il faudra voir si un nouveau cadre voit le jour, fondé sur des compétences sur lesquelles la Cour suprême ne s'est pas encore prononcée, et si ce cadre prévoit des dérogations sectorielles ou applique un taux uniforme aux marchandises.
En ce qui concerne les services, il convient de surveiller toute initiative visant à taxer les exportations de services numériques ou à imposer des obligations de retenue à la source sur les paiements transfrontaliers destinés à des prestataires de services étrangers. Plusieurs propositions de ce type ont circulé au Congrès au cours des deux dernières années. Aucune n’a été adoptée, mais elles constituent la seule voie législative réaliste par laquelle les exportations de services informatiques pourraient être soumises à une pression sur les coûts du côté américain. Pour l’exercice 2027, les investissements dans l’IA devraient passer du stade expérimental à celui du déploiement à l’échelle industrielle ; la forte progression des commandes et la reprise des dépenses discrétionnaires amènent les grandes entreprises informatiques indiennes à faire état d’une meilleure visibilité de la demande. Un changement législatif visant les paiements liés aux services viendrait fortement freiner cette dynamique, ce qui explique précisément pourquoi il se heurte à une telle opposition au Congrès.
Le cadre tarifaire applicable aux produits indiens continuera d’évoluer à mesure que les recours juridiques contre l’article 122 seront examinés par les tribunaux. Mais la logique fondamentale qui distingue le commerce des biens de celui des services ne disparaîtra pas. Les entreprises qui prennent des décisions d’approvisionnement et de recrutement en se fondant sur cette distinction reposent sur des bases plus solides que ne le laissent supposer les chiffres des droits de douane annoncés dans les médias. Lorsque la situation se sera stabilisée, quel que soit le cadre commercial qui émergera après juillet, le moteur des exportations de services de l’Inde, qui représente 246 milliards de dollars, continuera de tourner, sans être vraiment affecté par l’instrument tarifaire qui aura remplacé le précédent.
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